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 Rencontre avec le réalisateur de "Bella Ciao"





Rencontre :

STÉPHANE GIUSTI, RÉALISATEUR DE "BELLA CIAO"


Bella Ciao, le nouveau film de Stéphane Giusti, raconte le parcours d’une famille de communistes italiens, obligée de quitter la Toscane pour fuir la montée du fascisme. C’est à Marseille, cité de tous les réfugiés, qu’ils trouveront une terre d’accueil. Une histoire vraie, celle des grands- parents de Stéphane Giusti.

Un entretien réalisé à Marseille, pendant le tournage, par Olivier-Jourdan Roulot

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VOX - Avec Bella Ciao, vous venez de tourner un film qui vous tient à cœur. Que cherchez-vous donc à nous raconter dans ce film ?

Stéphane Giusti - Bella Ciao est un film sur la tolérance, l’acceptation des autres. Et surtout l’amour. Pour moi, les sociétés vont bien quand elles acceptent d’abord la différence. D’un coup, l’avenir et la vie deviennent possibles... A un moment, en jetant la terre d’Italie, un des personnages dit que ce qui est important ce n’est pas tant les morts qui sont dessous que les gens qui sont dessus. Et ce qu’on va faire avec ça. L’important c’est d’aimer les autres et de mettre un peu les
racines de côté.

VOX - Vous abordez des sujets très graves : l’oppression, le totalitarisme, l’immigration aussi. Le message que vous véhiculez dans Bella Ciao vous semble-t-il toujours d’actualité, aujourd’hui encore ?

Stéphane Giusti - C’est très actuel. La vision du fascisme, finalement... Dans la mémoire, c’est le Duce, c’est Mussolini. La pensée fasciste ne s’arrête pas là. Elle continue encore. Ça aussi, je veux le montrer. Ce n’est pas du tout passéiste. Mais ce n’est pas un film historique. Je n’ai pas une leçon d’histoire à donner. Je ne raconte pas l’histoire du fascisme, ni celle des Italiens anti-fascistes en France. C’est une vision de ça. Ce qui m’intéresse, ce sont les personnages du film. Ce qu’ils deviennent au milieu de ce monde en tourment. Leur manière de bâtir leur vie.

VOX - Vous occultez le mouvement anarchiste qui a aussi été l’un des piliers de la résistance au fascisme en Italie...

Stéphane Giusti - Oui. Mais ce n’est pas le sujet. Je ne fais pas un film politique sur l’histoire du mouvement italien... Donc, je me donne des libertés. Tout ça, ce sont des choses que je sais. Qu’il y avait effectivement aussi des anarchistes en Toscane. Mais ce film, c’est une vraie fiction dans laquelle je m’évade totalement.

VOX - Si vous revendiquez le droit au rêve, à un certain onirisme, vous sentez-vous engagé en tant que réalisateur ?

Stéphane Giusti - C’est du militantisme. J’aime la poésie et je travaille beaucoup dessus. Les poètes sont des militants.
Peut-être que je ferai un jour des films très sérieux, très politiques. De toute façon, la poésie est militante. Tout est militant.

VOX - Cet engagement se poursuit-il au delà de votre métier, de la sphère du cinéma ?

Stéphane Giusti - Je m’insurge toute la journée. Rien ne me laisse indifférent. Pour cette raison je n’aime pas trop le monde du cinéma, qui a tendance à tout aseptiser. Je suis un vrai militant de base. Le militantisme, c’est la révolte au quotidien. Heure par heure.
Il faut être éveillé chaque jour. Sinon on s’endort. Il faut garder cette humilité-là. Tout le temps. Cette humilité, ce n’est pas dans le monde du cinéma qu’on la garde.

VOX - Le jeune réalisateur que vous êtes se sent-il concerné par le combat du cinéma français face aux prétentions hégémoniques de la machine américaine ?

Stéphane Giusti - La force de frappe hollywodienne, ça existe depuis toujours. Le problème ne tient pas tant à cela. En fait, le cinéma franco-français est mort !
Qu’on arrête de se leurrer. On a un cinéma qui va devenir moribond parce qu’on passe notre temps à se regarder le nombril... D’abord, on a un pays de 60 millions d’habitants. Je pense qu’il faut passer à une autre étape, celle d’un cinéma européen.

Après, ce n’est pas tant la langue qui est importante, mais le sujet dont on parle. Qu’est-ce qu’on a à dire par rapport au cinéma hollywodien ? Qu’est-ce qui fait que le message que nous allons délivrer va être universel ?

Tout en gardant notre capacité, notre originalité d’Européens. Les vrais problématiques sont là ! Pas de se dire : « Oh, là là ! Vous avez vu ? Ils arrivent ! ».
C’est ridicule. Si le cinéma français désire rester sur son côté franco-français, avec ses machins, son CNC, ses cartes... C’est complètement absurde. Les derniers héritiers du soviétisme sont en France.

VOX - Qu’est-ce que la réalisation de ce film vous a fait comprendre de votre propre histoire ? Sur votre propre identité ? Aujourd’hui, vous sentez-vous Français, Italien ? Autre chose ?

Stéphane Giusti - Je me sens immigré. Je suis Italien de cœur, pour toujours, j’ai la nationalité française, je parle français. Je rêve et j’écris en italien...

Tout ça est très mélangé. Je ne suis pas du tout cocardier. Et de moins en moins.
Finalement la nationalité a toujours amené des conflits, le mépris de l’autre... Il faut être vigilant. Faire attention à s’enrichir de l’autre, qui est une source d’humilité et de connaissance.

C’est le thème du film, d’ailleurs. Ça m’a éclairé sur beaucoup de choses. Le concept de frontière et de nationalité doit être dépassé. Ce n’est pas vrai que ça amène la fin des cultures nationales.

Figer les cultures, c’est les faire mourir. Elles sont faites pour évoluer, se mélanger et s’enrichir des autres. Et ce n’est pas que par Internet qu’on y arrivera.
Au contraire !

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IPSE DIXIT
(Stéphane Giusti)

Marseille
« C’est un exemple profond de tout ce qu’on peut trouver... La plus belle ville de France ! C’est la vraie vie : tout se mélange.
Comme partout, il y a des soucis. Attention, « tout le monde il est beau», ça n’existe pas, même ici ! Mais c’est une ville qui a une variété culturelle absolument incroyable. Il y a de tout : des riches, des pauvres, des bourgeois, des Arméniens, des Juifs, des Grecs, des Beurs, des Arabes... Ce n’est pas un musée, un zoo, non ! C’est une vraie vie qui s’installe. Une vie civilisée, entre gens qui se connaissent, se regardent. Et vivent ensemble !
J’ai baigné là-dedans, donc c’est un truc qui me touche particulièrement. A Paris, les gens ne vivent pas ensemble, mais à côté les uns des autres ».


Utopie
« L’utopie est nécessaire : croyons en un rêve, en un idéal. Aujourd’hui, on est en train de nous le retirer. De manière très insidieuse.
Si tout ce qui nous reste c’est aller faire le plein d’essence, prendre d’assaut la station et se demander si on va gagner 20 ou 30 centimes, je trouve ça complètement aberrant...
On vit une époque où l’on met les gens devant des murs. Quand ils vont au cinéma, on leur dit : « regardez comme vous êtes pauvres »... C’est monstrueux ! On empêche les gens de rêver.
Pourtant, vouloir rêver, ce n’est pas vulgaire. Ce n’est pas honteux de dire : « j’ai ce rêve-là, entrez dedans. J’espère que vous ressortirez émus, touchés, que vous aurez rêvé, pleuré ».
En même temps, même s’ils ne sont pas réels, vous pouvez aussi vous retrouver dans ces personnages. C’est une part de vous, de nous tous ».


Populaire
« Je voulais faire un film d’auteur qui soit populaire. Pour le plus grand nombre. Pas le plus grand nombre d’intellectuels...Cela ne m’intéresse pas.
J’ai envie de montrer que l’on peut s’adresser à tout le monde. Sans théoriser. Moi, je suis quelqu’un d’assez simple. Le but de ce film est de montrer qu’on a tous besoin de rêve, d’amour. Pour avancer.
Dans le cinéma d’aujourd’hui, ces choses ne se disent plus. Si l’on tue le rêve chez les gens, il n’y a plus d’idéal. Il n’y a plus rien. Sur une période de 70 ans, entre 1930 et 2000, j’essaie de comprendre ce qui est resté du rêve ».


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