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Un nouveau film italien présenté par son réalisateur, Marco Tullio Giordana.
I CENTO PASSI (Les Cent Pas)
Film italien de Marco Tullio Giordana, 2001, 116 mn
Avec Luigi Lo Cascio, Luigi Maria Burruano, Lucia Sardo, Paolo Briguglia, Tony Sperandeo, Andrea Tidona, Pippo Montalbano
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I CENTO PASSI, selon le réalisateur, Marco Tullio Giordana
Un funeste baptême politique dans la Sicile de l'après-1968
Cinisi, une petite ville sicilienne comme tant d’autres : la mer, la longue avenue bordée d'arbres qui conduit à la mairie, la masse imposante de la montagne qui obscurcit le ciel. Ecrasée entre la mer et la roche, Cinisi se trouve tout près de l'aéroport, fondamental pour le trafic de la drogue. C’est ici que va se consommer l'histoire de Peppino Impastato, qui se révolta contre son père mafieux et contre la culture du silence.
Eveillé, intelligent, curieux, Peppino est conduit "en société" par son père qui aspire pour lui au destin d’un chef. Mais quelque chose de ce monde qui a toute l’apparence de la normalité ne convainc pas l'enfant : le malaise de sa mère, les phrases dites seulement à moitié qui évoquent des conflits, la fin tragique de personnes chères - comme celle de l'oncle Cesare, que l’on fait sauter avec sa voiture, une Giulietta -, et surtout le lourd silence qui fait suite à toutes ses questions, à tous ses efforts pour comprendre.
Cent pas séparent la maison de Peppino de celle de Tano Badalamenti, le "boss" qui règne sur Cinisi. On se rencontre au café, on se salue, on ôte son chapeau en signe de respect. On accepte, on subit, on fait semblant de rien. Ces cent pas, Peppino ne veut pas les faire.
L'époque va l'aider : son adolescence coïncide avec 68, lorsque dans le monde entier les valeurs et les points de référence des parents diffèrent de ceux de leurs enfants. Comme tant de jeunes qui s'enflamment pour les mêmes idées, pour la même musique, pour le même espoir de changer le monde, Peppino aussi se prépare à la révolte contre l'autorité.
Si pour les jeunes de son âge de la grande ville elle représente une autorité bourgeoise et paternelle, en Sicile elle devient au contraire un défi au statut même de la mafia. Loin, au nord, éclate la révolte des étudiants et des ouvriers. Pour Cinisi,
68 a le visage des paysans qui se battent contre l'expropriation de leurs terres pour agrandir un aéroport dangereux. A leur côté, Peppino connaît ses premiers échecs et, à la fois, l'orgueil d'une vocation.
C’est le baptême politique encouragé par l'exemple de Stefano Venuti, un peintre secrétaire de la section communiste de Cinisi. Mais, même le prestige de ce nouveau "père" est mis en discussion : trop de prudence dans le parti, trop de discipline bureaucratique.
Avec d'autres jeunes, Peppino fonde un journal qui avec un manque de respect provocateur sort avec en première page: "la mafia est une montagne de merde". Un long et quotidien défi au silence commence, une dénonciation qui ne connaît pas de demi-mesures.
Le groupe s'agrandit et de nouveaux éléments viennent se joindre à eux, il invente continuellement des initiatives qui troublent le train-train habituel et la douce quiétude : le club "Musique et Culture", les expo-photos sur la place pour dénoncer les affaires louches et les spéculations et, finalement, Radio Aut" la petite radio pirate qui a bouleversé toute la Sicile. Voix de fausset, intonations dialectales, Peppino invente Onde Folle, une émission qui voit les tabous du silence s’effondrer et détruit avec la force du grotesque le climat de révérence qui entoure les puissants et les intouchables. Tano Badalamenti devient Tano Assis, Cinisi devient Mafiopoli et personne n’est épargné des maires-adjoints, au maire ou aux laquais, tous sont étiquetés d’une appellation injurieuse, ou d’une définition humiliante.
La situation s'envenime, les avertissements arrivent de plus en plus lourds. La famille se divise : d'un coté son père qui essaye désespérément de le faire taire, de l'autre sa mère et son frère qui, secrètement, solidarise avec lui. Peppino ne s’avoue pas vaincu malgré les menaces. Les moments de solitude arrivent et des incompréhensions naissent même avec ses amis. Les années ‘77 arrivent : l'engagement politique s'atténue avec les louanges du "privé".
Peppino résiste, il recherche des formes d'engagement toujours plus frappantes et, à la fin, il décide de présenter sa candidature aux élections municipales pour amener la bataille au coeur même du palais.
Il est tué deux jours avant les élections.
Avec six kilos de dynamite, des sicaires inconnus le font sauter en l'air sur les rails de la voie ferrée. C'est un crime atypique, sans "signature", hors des schémas de la sentence exemplaire. Les enquêteurs hésitent, il ne veulent pas prononcer le mot mafia.
La mort - qui coïncide avec la découverte à Rome du corps de Aldo Moro tué par les Brigades Rouges - est classé comme un accident sur le "travail" d’un jeune exalté violent et maladroit. Les amis de Peppino ne se résignent pas: ils enquêtent pour leur compte et mettent à la disposition des autorités les nombreux indices de l'exécution. La réponse est encore plus insultante et vague: suicide. Vingt ans après seulement, le Parquet de Palerme a demandé le renvoi en jugement de Tano Badalamenti comme commanditaire du meurtre. Le procès est encore en cours.
Ceci ne veut pas être un film sur la mafia, il m'appartient pas à ce genre. Il se veut plutôt un film sur les énergies, sur l'envie de construire, sur l'imagination et le bonheur d'un groupe de jeunes qui ont osé regarder le ciel et défier le monde dans l’illusion de le changer. C'est un film sur le conflit familial, sur l'amour et la déception, sur le fait d'avoir le même sang.
C'est un film sur ce que les jeunes de ‘68 ont réussi à faire, sur leurs utopies et leur courage. Si aujourd'hui la Sicile a changé et que personne ne peut plus faire semblant d’ignorer que la mafia existe (mais ceci ne concerne pas seulement les siciliens), on le doit beaucoup à l'exemple de personnes comme Peppino, à leur fantaisie, à leur douleur et à leur joyeuse désobéissance.
Marco Tullio Giordana
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