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Mondialisation et démocratie linguistique (Dossier, art. 17) – Tribune Libre : DE L’INDÉPENDANCE LINGUISTIQUE
Reims, 11/09/2002 - " L’idée commence de pénétrer les neurones de nos responsables que nous deviendrions rapidement des sous-développés mentaux et des exclus de l’histoire en train de se faire si nous poursuivions notre politique de mise à l’écart de toutes ces langues au bénéfice de la seule langue que cherche à nous imposer Bruxelles : notre vision du monde en effet se mettrait à dépendre uniquement des sources d’information et de diffusion contrôlées par des firmes anglo-saxonnes… ". Une Tribune Libre de l’écrivain français Dominique DAGUET.
Mondialisation et démocratie linguistique (Dossier, art. 17) –
Tribune Libre : DE L’INDÉPENDANCE LINGUISTIQUE
par Dominique DAGUET,
Écrivain
Reims, 11/09/2002 -
Combien de fois me suis-je entendu dire, depuis mon adolescence qui cependant date des années cinquante, que je " devais " , qu’il me " fallait " d’urgence apprendre l’anglais : que c’était une nécessité indiscutable ! Pas l’allemand, surtout à cette époque, ni l’espagnol à cause de Franco, ou l’italien qui se souvenait trop de Mussolini, pas plus le russe de Staline ou le chinois de Mao, tyrans fort bien vus pourtant de toute l’intelligentsia parisienne qui avait confisqué le pouvoir culturel et l’exerçait despotiquement : non, c’était déjà comme un impératif catégorique, nous nous devions, nous autres Français, d’apprendre prioritairement la langue des vainqueurs comme tout apprenti colonisé qui se respecte.
Nous étions déjà bien au-delà de l’évidente et naturelle reconnaissance que nous leur devions pour leur intervention salvatrice : mais depuis quand un salut doit-il se transformer en soumission ? Cette insistance eut l’effet de me dégoûter de cet apprentissage obligatoire car j’avais déjà, inscrite au plus profond de mon âme, une farouche dévotion à la liberté et un amour naturel pour ma langue qui commençait de se manifester dans l’écriture de mes premiers poèmes.
J’ai donc en somme depuis toujours discuté l’indiscutable et rejeté ce que l’on voulait m’imposer : je continue, préférant les marges inconfortables plutôt que de me couler dans le flot du courant, dont on sait qu’il est le lieu où flottent le plus grand nombre de cadavres et épaves.
Sans doute ma détermination à fuir ce devoir internationaliste et globalisant avant l’heure m’a-t-elle valu quelques difficultés : je sortais du latin et du grec, langues d’aucune utilité pratique mais ô combien formatrices. Quant au français, il fut et reste la matrice de mon esprit. Si j’y ai certainement perdu l’occasion de gagner quelques billets en supplément, j’y ai gagné des faveurs insondables et des joies que les tenants du tout commercial ne comprendront peut-être jamais car elles ne s’achètent pas. Elles se vivent au plus profond de l’être et demeure sans prix.
Que l’on me comprenne : je ne cherche à dissuader personne d’apprendre l’anglais , langue majeure parmi vingt autres langues ayant ce rang, s’il s’agit de découvrir autre chose qu’une simple plate-forme de distribution automatique de denrées périssables ou de seulement demander son chemin dans un pays étranger : les traducteurs électroniques font alors merveille.
Mais pour le service de notre peuple il suffirait qu’à peu près 20 % de notre population connaissent bien cette langue. Car il est vital pour le développement culturel de notre jeunesse, si l’on accepte de penser qu’un tel développement n’est pas seulement un accessoire décoratif sur l’édifice du réalisme économique, que l’apprentissage des grands idiomes de notre univers ne soit pas négligé : et donc que baisse très sensiblement le pourcentage des élèves orientés d’office vers l’anglais (plus de 90 % aujourd’hui !) afin qu’augmente tout aussi sensiblement celui des élèves orientés, dans le respect de leur liberté et de leurs goûts, vers l’allemand (par exemple pour 15 % des élèves), l’italien (7 %), l’espagnol (15 %), le russe (7 %), le chinois (8 %), le japonais (6 %), le portugais (6 %), l‘arabe (5 %), l’hébreu (1 %), le swahili (2 %) ou deux des langues de l’Asie méridionale (8 %).
L’idée commence de pénétrer les neurones de nos responsables que nous deviendrions rapidement des sous-développés mentaux et des exclus de l’histoire en train de se faire si nous poursuivions notre politique de mise à l’écart de toutes ces langues au bénéfice de la seule langue que cherche à nous imposer Bruxelles : notre vision du monde en effet se mettrait à dépendre uniquement des sources d’information et de diffusion contrôlées par des firmes anglo-saxonnes, et tout le reste suivrait. Ce qui pousserait inexorablement nos propres entreprises à passer peu à peu au tout anglais. A partir de là notre peuple entrerait en agonie, et il n’y aurait plus que la résistance violente pour le faire sortir de son cercueil.
La position de colonisé n’a jamais favorisé la participation responsable aux affaires du monde. Et l’exemple aujourd’hui donné par les Etats-Unis n’incite pas à penser qu’il faut leur laisser le terrain libre en ce domaine. Et quant à nous, favoriser la domination linguistique du monde anglo-saxon revient à nous renier comme à trahir notre vocation francophone et nos engagements envers tous les pays " qui ont le français en partage ".
L’on m’a souvent opposé le lieu commun de l’efficacité commerciale : cliché éculé qui n’a pas le moindre commencement de preuve à fournir. Il est toujours plus efficace de commercer avec un entrepreneur italien dans sa langue (ou allemand ou espagnol, etc.), ce qui a l’avantage second de l’inciter à apprendre la nôtre. Il est pour le moins paradoxal – sinon stupide –, dans un département comme l’Aube, dont le commerce extérieur s’effectue à 24 % avec l’Italie, à 23 % avec l’Allemagne, 22 % avec les pays anglophones, d’y faire apprendre l’anglais à 90 % des élèves, l’allemand à 5 % et l’italien à 1 %, le plus souvent fort mal d’ailleurs. Ce qui, entre parenthèses, montre combien il est absurde, pour définir les objectifs à atteindre en cette matière, de ne pas tenir compte des particularités régionales ou même départementales.
J’avais, il y a une dizaine d’années, conseillé à un ami industriel, qui connaissait assez bien l’anglais, de ne jamais s’exprimer en cette langue lors de négociations avec des partenaires anglophones, mais toujours en français : cette précaution l’obligerait certes à se faire accompagner d’un interprète, mais cette manière de faire aurait l’avantage de lui permettre une expression plus précise de ses vues comme de lui laisser le temps de comprendre mieux celles de ses partenaires. Etrangement il suivit ce conseil, malgré le surcoût inévitable. Ce fut excellent, non seulement pour l’interprète qui avait ainsi trouvé une situation, mais pour les affaires proprement dites : car il put constater une diminution considérable des erreurs et des litiges, ses partenaires ayant été eux aussi contraints de venir à la table de discussion avec leurs interprètes. Chacun se retrouvait sur un pied d’égalité, ce qui n’était pas le cas auparavant, et personne ne repartait avec une idée plus ou moins biaisée des décisions prises.
Mais il est chez nous tant d’hommes d’affaires (et de scientifiques ou de hauts fonctionnaires qui se ridiculisent allègrement dans les congrès internationaux tenus obligatoirement en anglais !) persuadés de posséder la langue de leurs partenaires au moins aussi bien que les natifs ! Les illusions de leur orgueil ne s’effacent qu’un quart d’heure après la reconnaissance de leur faillite.
Reste donc que la vie d’une langue passe par celle de toutes les autres : n’oublions jamais que plus de cinquante langues ont participé à la formation de notre lexique ! Un temps, l’on a pu penser que la langue de travail de l’Europe devait être le français, puisque la France était à l’origine de l’idée européenne : l’on voit aujourd’hui que l’on aurait alors suscité contre elle le même type d’opposition qui commence à se développer chez nous contre l’anglo-américain, hostilité naturelle dès lors que l’on ne nous considère que comme de simples consommateurs, de toute éternité voués à la docilité envers des multinationales naturellement anglophones dont le seul idéal n’est que le profit le plus immédiat : hostilité qui, si elle n’était pas prise en compte, pourrait un jour se dévoyer et aboutir à des actes de violence.
Car l’indépendance linguistique sera un jour peut-être la seule indépendance qui nous restera <: alors, d’autant plus viscéralement réclamée et qui ne pourra pas être refusée à moins de chérir le désastre.
Bruxelles disparaîtra si Bruxelles poursuit dans la voie qu’elle semble avoir prise : la soumission imbécile aux volontés d’un quarteron de décisionnaires inféodés à la puissance et persuadés d’être intouchables dans leur forteresse supra-nationale.
Dominique DAGUET
Écrivain
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