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 Francosphère et Humanisme - Chroniques de l’Irréparable :
L’HUMANISTE EST-IL DE TROP EN CE IIIe MILLÉNAIRE ? par le Pr Antoine COURBAN





Francosphère et Humanisme -

Chroniques de l’Irréparable


Beyrouth, 04/01/2003 - Par delà les siècles, le Pr Antoine COURBAN, de Beyrouth, nous invite à une lecture croisée de Régis Debray, Denis Tillinac et... Théodore Métochitès, savant et homme d’État qui vécut au XIVe siècle à Constantinople. Leur point commun ? Leur douleur à peine contenue face à un monde qui paraît s’effondrer, celui de notre humanisme...


L’HUMANISTE EST-IL DE TROP EN CE IIIe MILLÉNAIRE ?

par le Professeur Antoine COURBAN, de Beyrouth


Sept cents ans séparent ces deux auteurs de Théodore Métochitès (1) (c.1260 – 1332), piètre homme d’État mais savant raffiné et esthète qui vécut à Constantinople sous les Paléologues durant cette période d’intense ferveur humaniste qui caractérise la vie intellectuelle byzantine quelques décennies avant la chute finale. Réduit territorialement à une peau de chagrin, libéré des contraintes politiques qui maintenaient sa culture dans un hiératisme répétitif, l’Empire d’Orient a su, en ces moments d’agonie, donner le meilleur de lui même.

Il m’est difficile de ne pas établir un rapprochement entre certains écrits de Théodore Métochitès et l’ouvrage de Denis Tillinac, voire celui de Régis Debray. En effet, le même parfum de nostalgie, de douleur à peine contenue, flotte entre les lignes.

Dans ses " Thrènes sur le Déclin de l’Empire Romain " (2), Métochitès écrit :
" Une immense tristesse m’étreint quand je pense aux épreuves passées qui émergent de l’histoire et de ma mémoire, ainsi qu’aux malheurs du peuple…[…]. Mais c’est surtout de l’avenir qu’il me sera pénible de parler : Comment ces bouleversements innombrables et la fatalité inexorable amèneront-ils les épreuves à venir et le naufrage final ? " (3).

Sept siècles plus tard, Tillinac poursuit : "… Nous habitons les ruines d’un monde révolu et nous portons les deuils de tous ses héritages. J’écris pour signifier aux civilisations défuntes ma gratitude éplorée…[…]. J’écris dans une mélancolie sans fond la chronique de l’irréparable ".

Si la tristesse angoissée de Métochitès était due à sa certitude prémonitoire de la fin d’un ordre politique et social, la mort de la Patria menacée par un danger militaire extérieur, la mélancolie pensive de Tillinac lui est inspirée par un désarroi interne face au constat qu’un monde est bel et bien révolu.

Cette fin n’a rien de spectaculaire ou de dramatique comme la prise de Constantinople en 1453, elle s’est étalée sur une génération un peu à notre corps défendant, insidieusement, sans nous en apercevoir. C’est à cela que Debray, avec une rage à peine contenue, fait écho en disant :
" Nous avons braqué les feux, depuis une bonne trentaine d’années, vers la cosmopolitique de Kant, le droit naturel et la philanthropie ; nous réentonnons le écrasons l’infâme, et exaltons la Terre- Matrie ; nous […] espérons rien moins que le bonheur universel, la démocratisation de la planète par la magie du web : jamais le XVIIIe siècle n’aura été aussi en faveur dans les esprits […]. Nous sommes des dix-huitièmistes heureux, sans le savoir car le vocabulaire est post moderne ".


" QUE PEUT LE CODE SANS LE GLAIVE ? "

Si Métochitès appréhende la fin proche mais inéluctable d’un Empire, Tillinac, désemparé, constate avec effroi rien moins que la fin de l’Histoire, alors que Debray se refuse, avec l’énergie du désespoir, à cette fatalité tellement à la mode depuis qu’elle a été clairement formulée par Francis Fukuyama (4).

Pour Tillinac, le plus urgent est de témoigner, de transmettre aux générations futures ce que fut ce monde qu’elles ne connaîtront pas, de leur enseigner la gratitude envers les hommes du passé qui, par leurs efforts, ont construit un monde, qui vaut ce qu’il vaut, et contre lequel il croit percevoir un acharnement quasi morbide de la part du nouvel ordre mondial. Le texte de Tillinac est un testament écrit avec beaucoup d’émotion qui n’a pas peur de dire son nom. Le livre de Debray est au contraire un appel à la résistance, un refus de se soumettre à ce qui est présenté comme une fatalité à laquelle personne ne saurait se soustraire. C’est pourquoi, l’ancien compagnon du Che, le jacobin convaincu, pose la question essentielle : " Que peut le code sans le glaive ? ".


DEBRAY RECONNAÎT LES RACINES COMMUNES
DE LA RÉPUBLIQUE ET DE L’ÉGLISE


Tillinac le catholique et Debray le jacobin connaissent la valeur de cette verticalité dont l’empreinte sur nos cultures est due à la vision chrétienne du monde. Curieusement, Debray n’hésite pas à reconnaître les racines communes de la République et de l’Eglise. Tillinac lui répond : " Foin des zizanies familiales, Peppone est autant fils du Vatican que Don Camillo ".

C’est pourquoi Régis se refuse aux vieux affrontements qui ne cessent d’agiter le paysage intellectuel français depuis deux cents ans. Il met un fusil au bout de sa pensée, uniquement braqué contre ce qu’il estime être le véritable danger, en tout cas le plus menaçant actuellement, à savoir la dilution de toutes les formes de séparation, d’identités communes de destin qui portent la marque indélébile de l’Histoire.

L’un comme l’autre révèlent, avec des sensibilités et des formes différentes, leur appartenance à la même tradition humaniste qui regroupe les plus belles figures de notre culture, de Pétrarque à Feyerabend en passant par Thomas More, Montaigne, Constant, Erasme et tous les autres, tous ceux qui placent le sens de l’Histoire sur un piédestal dans la formation d’un homme.


L’IDÉE DE PROGRÈS EST-ELLE UNE SUPERSTITION ?

En parcourant les pages de l’un comme de l’autre, on ne peut s’empêcher d’éprouver un sentiment de lassitude ou de profonde tristesse. L’humaniste essaie de prendre du recul vis-à-vis de sa propre douleur, la dépersonnalisation qu’il croit percevoir dans la modernité actuelle le fait profondément souffrir car l’humaniste est, par définition, solidaire de tous les hommes, passés, présents et à venir.

Ce sentiment est particulièrement perçu chez Tillinac dont certaines pages sont autant de raccourcis historiques mais qui révèlent l’intime communion que l’humaniste éprouve avec toutes les périodes de l’histoire. Pour l’heure, il est effaré de voir comment les mortels avancent dans un état de somnambulisme et d’amnésie unique dans les annales humaines. Tillinac avertit que sans la perspective d’une rédemption, l’idée de progrès est une superstition et sombrera à la première catastrophe économique.

Par ailleurs, il affirme, avec force, que ceux qui espèrent pérenniser la mission policière d’un Dieu le Père auquel ils ne croient plus, auront des réveils bien difficiles ; ils risquent bien alors d’être glacés d’effroi par le fatum qu’ils se sont imposés eux-mêmes en se livrant, pieds et poings liés, à la dictature de la technique. Les mortels, sortis de l’Histoire, voudraient un espace vital clean mais sans toutefois renoncer à la croissance. Autant imaginer l’enfer sans le diable.


LA PLUME, COMME UN GLAIVE...

Devant un tel constat, que peut faire l’humaniste ? Egrener des souvenirs afin de conjurer ces " masques de l’éphémère " mais aussi tremper sa plume dans le vitriol et la nitroglycérine afin d’en faire un " glaive ". Cette lutte est manifestement inégale et le combat que mène Régis Debray est celui de tout homme raisonnable et raisonnablement rationnel mais c’est le combat de Cyrano qui, au moment de mourir, pourfend l’air de son épée en maudissant, pour une dernière fois, la sottise.

Cependant il ne faut pas croire que ces deux auteurs ne sont que deux esprits chagrins qui, au nom de la nostalgie, vitupèrent la marche du monde vers un destin brillant en regrettant l’Age d’Or ou le Paradis Perdu qu’on souhaite pérenniser par un émouvant discours sur les origines. La nostalgie, en ce monde de muséïfication, a elle aussi ses marchands et ses tour operators. Un petit week-end à Waterloo en compagnie de Napoléon, ou une escapade dans les steppes kirghizes en 4x4 à la recherche de la gourde de Marco Polo, ou encore une randonnée folle dans le Sahara devant les regards ahuris des derniers Touaregs, etc…

L’humaniste fait le bilan de siècles de patiente éducation et s’interroge. Les esprits dits " positifs " sont résignés, autant jouer le jeu. Après tout, la finalité de la vie pourrait parfaitement s’identifier à l’agitation du mouvement brownien des molécules dont nous sommes formés ou à l’effervescence du pullulement bactérien qui enveloppe tout ce qui existe. Une telle attitude a au moins pour elle le mérite de la cohérence, sans compter les avantages qu’on pourrait tirer de vouloir flatter la pensée dominante. " En tout cas, on n’est pas moderne quand on croit que l’aventure humaine a un but : l’au-delà du soi, l’envol du moi vers le Je capable d’un Tu puis d’un Vous…. ".


DE LA VACUITÉ DES ÉLITES SOCIALES

La tradition humaniste, faite d’humanité et de bon sens, avait réussi tout de même à valoriser des modèles qui " sublimaient l’universelle véracité des ego " : le gentilhomme, l’honnête homme, le révolutionnaire, le savant, le missionnaire, le saint, l’artiste voire le chercheur d’or. Toutes ces figures reposent semble-t-il aujourd’hui dans le musée planétaire des " has been ".

Aujourd’hui il vaut mieux être raider, cow boy, golden boy, pitre télévisuel ou, à défaut, se contenter d’être animateur culturel. Tillinac fait ce constat implacable : " L’apparition de ce personnage fumeux – l’animateur culturel – aura coïncidé avec la prolétarisation du professeur, le dépérissement des modes de transmission […] et la vacuité intellectuelle des élites sociales. "

Comment s’étonner dès lors que les grandes écoles aient cru bon ou politiquement correct de rajouter des aperçus de culture générale aux programmes. " Ces placebos lyophilisés rejoignent les animations fomentées à tout escient pour meubler le vide mental…Le culturel est le fossoyeur du sens, le bateleur du chaos, le clown du capitalisme, son aumône aux orphelinats de l’humanisme […] quelques journées consenties au livre, à la musique, à la poésie, au patrimoine, comme le Moyen Age en sacrifiait aux fous lors des carnavals ".

Dans ce monde, ce paradis des Droits de l’Homme Nouveau ( politiquement correct, tendance troisième millénaire ) l’humaniste se sent à l’étroit, voire de trop. Sa douleur ne pourra être partagée que dans des réseaux fermés. La culture humaniste risque bien, pour longtemps, encore, d’être affaire d’initiés et de circuler sous le manteau. En attendant, rassurons-nous, l’ordre règne dans le champ des idées.


Antoine COURBAN
Chirurgien,
Professeur à la Faculté de Médecine de, Beyrouth (USJ)


(1) Théodore Métochitès est surtout connu pour avoir été le conseiller de l’empereur Andronic II Paléologue et le fondateur, à Constantinople, du célèbre monastère du Saint Sauveur-aux-Champs (Chora ou Kariyé Djammii) dont le programme de fresques et de mosaïques est unique au monde. Son œuvre scientifique porte surtout sur l’astronomie qu’il prend soin de bien dissocier de l’astrologie. Ses écrits comportent divers commentaires d’Aristote, des discours rhétoriques, de nombreux écrits polémiques, des poèmes …. Toute son œuvre reflète son souci d’assurer la permanence du raffinement d’un certain art de vivre et d’une certaine culture, à savoir le dernier humanisme byzantin qui est mieux connu sous le nom de Renaissance des Paléologues.

(2) " Theodorus Metochites Miscellanea Philosophica et Historica " [éditées par] Ch. Müller, Th. Kiessling – Réédition – Amsterdam : Adolf Hakkert 1966, 1ère édition Leipzig 1821. Cité dans " Patrimoine Littéraire Européen " , Vol. 5 " De Pétrarque à Chaucer ", Sections 65 à 69, p. 156 – 168, Bruxelles, Editions De Boeck, 1995.

(3) Op. Cit. p 161, traduction de S. Stavrou ( 1994 )

(4) FUKUYAMA F. " The End of History and the Las Man " , London, Penguin Books, 1992.


Régis DEBRAY : " Le Code et le Glaive "
Paris, Albin Michel, 1999

Denis TILLINAC : " Les Masques de l’Ephémère "
Paris, La Table Ronde, 1999


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