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 "Globalization" - L'Empire et la Méditerranée de toujours :
PROLÉGOMÈNES… À UN NÉCESSAIRE ET SALVATEUR DIALOGUE DES CIVILISATIONS FRANÇAISE ET ARABE





Beyrouth, le 17 octobre 2003 - Il y a vingt-cinq siècles, tandis que Périclès exhortait les Athéniens à l’engagement raisonné, individuel et citoyen, Sparte lui préférait la stricte obédience à la loi du groupe. Aujourd’hui, face au magistère " globalizant " des esprits, la défense de " la cité-civilisation " exige à nouveau la mobilisation citoyenne, estime le Professeur Antoine COURBAN. Entre Sparte et Athènes, entre l’Imperium et l’Urbs, entre le Droit et l’abus de droit, entre la théologie et la " théopolitique " émérgente, il nous faut choisir… d’être homme-sujet ou homme-objet de l’Histoire. Face à la démence croissante de l’Empire, le dialogue entre les civilisations française et arabe pourrait être l’incontournable et salvateur premier pas pour échapper au retour annoncé à la barbarie de la " guerre [métaphysique] des civilisations ".




"Globalization" - La Méditerranée face à l’Empire vacher

PROLÉGOMÈNES… À UN NÉCESSAIRE ET SALVATEUR

DIALOGUE DES CIVILISATIONS FRANÇAISE ET ARABE




Par Antoine COURBAN
Docteur en Médecine
Professeur d’Histoire et Philosophie des Sciences
Professeur d’Anatomie Humaine

(Titre original : " Prolégomènes ")


Beyrouth, le 17 octobre 2003 - Dans son " Histoire de la Guerre du Péloponnèse " , Thucydide nous montre Périclès s’adressant à l’Aréopage d’Athènes avant d’aller à la guerre contre Sparte. Dans le célèbre discours sur la citoyenneté qu’aurait prononcé Périclès à cette occasion, il se montre parfaitement conscient des enjeux de cette guerre, enjeux qui dépassent de loin les intérêts stratégiques immédiats du face-à-face avec l’ennemi. Le chef athénien est d’une exceptionnelle lucidité en ce qui concerne cette bataille qui est, également, un affrontement de deux modèles de cité : le modèle athénien, centré sur la liberté individuelle du citoyen et son engagement dans la vie publique, et le modèle spartiate, centré sur le groupe et ses exigences. En allant à la guerre, Athènes entend opérer un choix en fonction d’une certaine vision du monde dans laquelle notre propre tradition méditerranéenne trouve sa source et la justification de son échelle de valeurs.

Parlant de la citoyenneté, Périclès dit : " Nous sommes les seuls à penser qu’un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible mais pour un citoyen inutile ".

Par citoyen nous comprenons, depuis Aristote, un individu libre capable de gouverner et d’être gouverné. Vingt siècles après, cette réflexion demeure d’une brûlante actualité car tout l’enjeu du débat contemporain sur la mondialisation réside dans cette idée de citoyenneté qui veut que, selon les paroles de Périclès, " Nous intervenons tous personnellement dans le gouvernement de la cité au moins par notre vote ou même en présentant nos propres suggestions " . Evoquant l’instance de délibération, il ajoute : " Nous estimons plutôt qu’il est dangereux de passer aux actes avant que la discussion nous ait éclairé sur ce qu’il y a à faire ".

Toute notre conception de la vie publique, fruit d’une longue civilisation, trouve ses fondements dans ces quelques paroles prononcées il y a vingt cinq siècles.

Il est vrai que les grecs nous ont appris, entre autre, qu’en matière de vérité l’opinion du premier venu peut parfaitement faire l’affaire. Je suis ici, au sein de cette honorable assemblée, non en ma qualité de professionnel de la Médecine ou de la Philosophie des Sciences mais uniquement en tant que citoyen soucieux de participer au débat public et respectueux de l’exigence de la " recherche du bien commun ".

Elaborant sur les relations entre les Etats, Thucydide note : " Les grandes nations font ce qu’elles veulent, les petites acceptent ce qu’elles doivent " .

La position actuelle de l’unilatéralisme hégémonique semble être encore plus radicale que ce constat pragmatique et va beaucoup plus loin. La doctrine de l’Hyperpuissance comme le note Noam Chomsky, ne se préoccupe plus de se faire accepter puisqu’il lui suffit de faire peur. Le nouveau " Hegemon " entend faire ce qu’il dit et toute velléité de résistance doit, semble-t-il, être démantelée par la force brutale.

Si tel est le noyau de la doctrine stratégique du " Hegemon " en question, c’est la notion même de Droit International qui serait en péril. Le devenir du Droit International, dans le cadre de l’hégémonisme unilatéral contemporain, a été magistralement analysé par Jürgen Habermas lors du récent XXI° Congrès Mondial de Philosophie tenu à Istamboul.


L’IMPERIUM ET L’URBS : LE HEGEMON ET LA RÈGLE DE DROIT

L’humanité a connu plusieurs modèles d’empires universels, plus ou moins tyranniques et plus ou moins totalitaires. Le modèle qui a le plus marqué les hommes est sans nul doute celui de l’Empire Romain, qui s’est poursuivi, on l’oublie souvent, jusqu’en 1453, date de la chute de la deuxième Rome, Constantinople. La doctrine d’une Troisième Rome a longtemps hanté le pouvoir tsariste en Russie. L’Histoire n’a pas encore dit si l’Empire d’Extrême Occident qui se lève sous nos yeux est une Quatrième Rome ou s’il risque de devenir l’avatar d’un Quatrième Reich. Pourquoi le modèle de l’Imperium Romanum a-t-il laissé une telle empreinte sur notre imagination ? La réponse se trouve dans ces vers composés par le gaulois Rutillius Namatianus, en hommage à La Ville, l’Urbs, après le sac de Rome par Alaric en 410 :

[…] De nations opposées tu fis une seule Patrie,
Le sans-loi a trouvé avantage à ta domination,
Parce qu’en partageant ton droit juste avec les vaincus,
Tu as fait une Ville de ce qui était jadis le Monde
[…]

Nous oublions trop souvent que c’est le monde qui se différencie en " villes " , en " cités " régies par la Règle du Droit, et ce ne sont pas ces mêmes " cités " qui se mondialisent sous la houlette de l’arbitraire et de la force d’un quelconque " Hegemon ". Qu’il me soit permis de rappeler que ceux que nous appelons " Byzantins " ne se connaissaient eux-mêmes que comme " Romains " (romaioï) et ont entretenu jusqu’au bout leur attachement à l’idée de " Patria ", c’est-à-dire à l’espace de la Règle du Droit. Dans leur conception, le souverain, César/Basileus, était lui-même, dans sa personne, la loi vivante.

S’il existe, actuellement, une dérive dans les mœurs et les choix de l’Empire qui se lève, la source d’une telle dérive est à chercher, me semble-t-il, dans une interprétation puritaine et absolutiste que les responsables de ce même Empire donnent au lien religieux. Ce glissement n’est d’ailleurs pas spécifique à l’univers mental des chrétiens ultra-fondamentalistes protestants des États-Unis. On le retrouve également dans d’autres sphères religieuses : chez les salafistes radicaux de l’islamisme ainsi que chez les ultra-sionistes du judaïsme.

J’en veux pour preuve la notion de " Théopolitique " qu’on retrouve dans les organes d’informations israéliens, même les plus officiels. Lors du " Sommet de Jérusalem " qui vient de clôturer ses travaux ( 11-14 Octobre 2003 ) et auquel participait un aréopage d’ultra-sionistes, ainsi que des membres civils et militaires de l’administration Bush, tel Richard Perle, c’est en vertu de la " théopolitique " que la déclaration finale a été rédigée ( voir http://www.jerusalemsummit.org ). Cette confusion du registre politique et du registre théologique est alarmante et significative.

En effet, tant qu’on part du principe intégriste que Dieu est capable de détruire le monde qu’Il a créé, on vit dans un imaginaire d’une exceptionnelle violence.

Penser que Dieu peut vouloir intentionnellement la violence signifie forcément admettre que celle ci peut être justifiée dans un cadre non légal. Que m’importe, dès lors, la Loi et les lois puisque ce que je dis est Vrai ? Nous entrons ainsi, de plain pied, dans les couches les plus profondes de l’imaginaire du " cow-boy " puritain ou de son frère jumeau, l’illuminé fondamentaliste, qui mettent tous les deux la force de leurs muscles et de leurs armes, non au service de la Règle du Droit mais comme substitut de la Loi, et ce au nom de la seule bonne conscience et, sans doute, de l’élection divine. C’est, je crois, dans cette donnée qu’il faut probablement trouver l’explication de la violence inouïe de l’imaginaire contemporain.


CONSTAT ACTUEL : LA GUERRE MÉTAPHYSIQUE

On nous a beaucoup dit sur la situation internationale actuelle : choc des civilisations, croisade, guerre du Bien contre le Mal, de la démocratie contre la tyrannie, de l'Occident civilisé contre l'Orient obscurantiste, etc.

On a tout dit sauf que:

1 - Oui, une des parties en conflit est une forme radicale, extrême, dévoyée et nouvelle d'une religion, l'islamisme. Dans cet univers théologique absolutiste qui ne connaît aucune nuance, Dieu est tellement présent qu'il n'y a plus de place pour l'Homme.

2 - Mais que trouvons nous en face? Non pas une religion mais une forme radicale, extrême, dévoyée de la culture occidentale : la culture techno-financière, cette idéologie de fin de millénaire, aboutissement ultime de la sécularisation du christianisme. Dans l'univers implacable et absolutiste de ses représentations, l'Homme est tellement présent qu'il n'y a plus de place pour Dieu.

Ce n’est ni une croisade ni un affrontement des civilisations mais c'est, probablement, une guerre métaphysique où risque de se dérouler le plus effrayant des face-à-face, celui de l'Homme et de Dieu dans leur absolutisme respectif le plus radical. Il s’agit d’un combat entre des représentations mentales de Dieu et de l’Homme, une guerre d’images, en somme une guerre de virtualités, une guerre très moderne. Il ne s’agit nullement d’un retour au Moyen Age. Nous sommes en plein XXI° siècle et cette guerre métaphysique est au cœur de la modernité. Son théâtre d’opération est notre imaginaire. Ce sont nos architectures mentales qui sont en jeu.

Jadis les systèmes religieux avaient organisé, pour le bien de l’homme, les relations entre ces deux absolus au travers de points de passage et de corps intermédiaires. Il en fut de même des nations et des empires.
La globalisation actuelle s'est tellement acharnée contre toutes ces instances corporelles de la médiation que les insoupçonnables énergies du psychisme humain peuvent aujourd'hui se libérer.

Plus rien ne retient Dieu et l'Homme


L’ENNEMI SANS VISAGE

Comment, dans ce contexte, pouvons nous qualifier la situation internationale actuelle, surtout depuis le déclenchement de ce qu’on a surnommé " guerre contre le terrorisme ".

Sommes nous en situation de guerre,
de conflit ou de crise ?


" Une guerre se caractérise par une […] bipolarisation qui dissout tous les tiers au profit du face-à-face de deux camps " dit Jacques Beauchard qui, par contre, pense que la guerre asymétrique actuelle fait justement disparaître le face-à-face.

A l’opposé, et en situation de conflit, " une double dynamique de l’entente et de la discorde " serait à l’œuvre. Dans ce cas, aucune atteinte n’est portée au principe d’altérité. L’existence de l’Autre n’est pas niée et son visage n’est pas dissous, bien au contraire. Ce sont les buts à atteindre qui divergent. Ce sont eux qui distinguent les adversaires et, partant, justifient leur affrontement.

D’un autre côté, la crise est un état de déséquilibre fébrile à l’image des états de fièvre en clinique. Elle est dominée par une situation d’hostilité générale, un état de pure adversité sans ennemi, donc sans adversaire.

" Est-elle dominée par une rumeur ? " se demande J. Beauchard.

Que souhaite un stratège sinon transformer un conflit en crise. De même, il " manipule la crise pour en faire un conflit en cherchant à tout prix un bouc émissaire ".

Dans la situation que nous vivons, ceux qui se sont eux-mêmes appelés le camp de la liberté, c’est-à-dire les États-Unis et leur coalition alliée, proclament leur détermination contre l’antagonisme du terrorisme radical.

Mais qui est en face ?

Quelle est l’identité de l’ennemi dans ce qui nous est présenté comme guerre ? Quelle connaissance a-t-on de lui ? Force est de constater que son visage s’est dissipé dans la violence des attentats de ce funeste 11 Septembre. À cause de cette violence des images, un formidable glissement de sens a été opéré. La métaphore du criminel s’est substituée à l’image de l’ennemi. Dès lors, seule l’horreur épidermique et émotive que cette métaphore inspire s’impose comme modalité de connaissance, unique sinon privilégiée.

Ce retour à l’émotivité fait l’impasse sur toute forme de rationalité et constitue l’équivalent d’un noyau de dissociation autistique par rapport au réel. Peu importe l’identité de l’ennemi, sa connaissance devient superflue
car c’est nécessairement un être situé hors de toute sphère de représentation, il est purement négatif. C’est le mal absolu qui n’a pas besoin d’être pensé et réfléchi. Cet assassin ignoble, ce " unspeakable evil " (mal innommable) est dès lors exclusivement défini par son acte et non par son être propre. Il est relégué en quelque sorte dans le non-Etre. Il mérite tout au plus d’être pourchassé et pris mort ou vif.

C’est ainsi que la figure de l’ennemi a été emportée dans les cendres des tours du World Trade Center. Cet adversaire, ou cet antagoniste, n’a même plus besoin d’un masque identificatoire puisqu’il n’a plus de visage. La seule chose qui demeure de lui est une représentation mentale que je n’ose pas appeler " image " car elle est sans forme, sans nom, sans substance. Cependant, elle demeure fortement marquée par l’indéracinable absolutisme moral qui caractérise depuis toujours l’imaginaire puritain.


CRISE DE " LA " CIVILISATION : LES ENJEUX

Si crise il y a, elle est extrêmement grave car ce n’est pas une crise " DE " mais une crise de " LA " civilisation. Ce qui est en jeu, c’est le fait même de l’espace civilisé, au sens étymologique du terme " civitas " ou " polis ". Ce qui est fondamentalement en jeu, c’est la notion même d’espace public, de bien commun.

Cette crise porte sur deux dimensions fondamentales :

1 - l’espace de représentation de l’homme par rapport à lui-même : enjeu de la dimension anthropologique
2 - le mode de représentation de l’espace de la " cité " où le bien commun se déploie : enjeu de la dimension politique.

Le théâtre de cette conflictualité, de cet état de fièvre qui est propre à toute situation de crise, est notre propre imaginaire, nos architectures mentales. Il y va, me semble-t-il, de notre perception de la nature constitutive de notre liberté.


L’enjeu anthropologique : l’homme et le rat

La dimension anthropologique dont je fais état est en fait l’émergence d’un modèle d’homme, d’une perception particulière de l’homme par rapport à lui-même. Ce modèle consiste en un homme vu comme une espèce de passoire, ne résistant à aucun flux et circulant tel un somnambule dans la complexité des super-réseaux et des cyber-systèmes sur lesquels il n’a aucune prise. Cet être, fleuron de la " techno-bio-neuro-éco-ingéniérie " est un consommateur en bonne santé.

Il est loin le temps où il n’était qu’une " chair à canon ". Il n’est même plus une " velléité à consensus ". Il est devenu une " pâte à informer " . Cet homme nouveau, modelable à souhait, accepte avec jouissance de se conformer à des comportements nouveaux, entièrement fabriqués, et qui lui garantissent avec certitude une " étanchéité totale à l’intelligence politique " (Châtelet). Cet être, point d’orgue de l’optimisme historique et de l’utopie du progrès, s’exhibe désormais sans complexe.

Il proclame sans pudeur son souhait ardent à réconcilier deux formes de
techno-spiritualité. D’une part, la spiritualité comptable du commis-épicier et, de l’autre, celle manageriale, mais sans doute plus sophistiquée, du contrôleur fiscal. Ainsi se réalisera peut-être la sinistre prédiction orwellienne portant sur l’ère marchande, qui verra les hommes se comporter compulsivement comme des rats de laboratoire.

C’est pourquoi il faut choisir : soit on considère l'Homme comme sujet de l'Histoire, soit on le considère comme objet de cette dernière. Dans le premier cas, c'est l'Homme qui fait l'Histoire parce sa liberté est constitutive. Dans le deuxième cas, sa liberté est tout au plus situationnelle, il ne fait que subir le déterminisme de l'Histoire. Dans le premier cas, l'homme libre prend des décisions, c'est un citoyen capable de gouverner et d’être gouverné. Dans le deuxième cas, l'homme-individu ne fait que se conformer à la loi du nombre, il exécute tout au plus des consignes.


L’enjeu politique : la cité et la ruche

Quant au modèle de cité qu’on nous propose dans cet univers globalisé,
c’est celui du village planétaire, variante contemporaine de la ruche ou de la termitière. Malgré son charme bucolique, un village, fut il global, est loin d’incarner un idéal de vie politique. Dans un village, il n’y a pas de citoyens : il y a des familles, des clans et des notables, voire des dynasties de notables. Le village global n’a rien à voir avec les lieux de nos patrimoines, les espaces de nos territoires dont les images meublent notre mémoire, structurent notre imaginaire et sculptent nos identités.

Ne nous leurrons pas, cette conception grégaire est aux antipodes de la tradition humaniste qui nous imprègne. Elle représente l’amalgame monstrueux de la recherche du bien commun avec la poursuite effréné de l’intérêt privé.

Certes, n’importe quel village peut devenir une cité et n’importe quelle cité peut retomber dans le holisme grégaire du globalisme communautaire.

Athènes au Ve siècle était un village mais c’était la cité de Socrate, de Démosthène et de tous les autres. Les métropoles du monde globalisé seront-elles autre chose que des méga-villages ? Il existe, à l’heure actuelle et à l’échelle mondiale, un authentique danger d’une dérive communautaire du politique, c’est-à-dire du " retour de la Cité vers un état d’intégration grégaire incompatible avec les libertés fondamentales et, porteur en lui même du déchaînement des pires violences " (J. Beauchard).

C’est pourquoi, deux modèles demeurent radicalement inconciliables, du moins dans l’univers des représentations :

- Dans la Cité, la Règle du Droit ; en face celle de l’interdit.

- D’un côté, des juges, des magistrats qui parfois se trompent ou font preuve de mansuétude ; de l’autre, des inquisiteurs impitoyables.

- Dans l’enclos communautaire, un temps synchronique où rien ne se passe. En face, une diachronie créatrice : l’Histoire.

- Dans la cité des hommes, la dialectique du péché appelle le pardon. Mais dans le village grégaire, le déterminisme aveugle de la faute entraîne inexorablement le châtiment.

- Dans un univers globalisé, les valeurs mensongères de globalité et d’équité caractérisent le village des " communities worldwide " et s’opposent irrémédiablement aux valeurs authentiques d’universalité et de justice qui fondent la Cité des hommes libres.

- Dans l’enclos grégaire, le conformisme vulgaire et hypocrite du politiquement correct. Dans la Cité, l’inépuisable diversité de tous les possibles.

- Dans la Cité, le régime la Liberté. Dans la ruche globale, celui de la Nécessité.

- D’un côté le sourire de l’homme ; de l’autre, le masque figé de son cadavre.



DIALOGUE FRANCO-ARABE
DES CULTURES : POURQUOI ?



Dès lors, il ne s’agit pas de savoir comment promouvoir le dialogue franco-arabe ni comment affiner la pertinence de ses intérêts stratégiques. La question prioritaire est celle du POURQUOI de ce dialogue, de sa raison d’être.

Ce que je viens de développer apporte de lui-même la réponse à ma question. Je vois une ébauche de réponse dans la responsabilité que ces deux cultures, arabe (arabo-orientale) et française (franco-européenne ), ont vis-à-vis de l’Histoire car c’est au nom de l’Homme et au nom de la Civilisation que ces deux cultures sont condamnées à dialoguer si elles ne veulent pas être laminées par la lame de fond de ce que j’ai appelé la guerre métaphysique.

La langue arabe et la langue française sont toutes les deux de grandes langues de civilisation. Ces dernières ne sont pas très nombreuses. L’anglo-américain ne fait pas encore partie de cette famille, malgré son efficacité, Son pragmatisme, et sa globalité.

C’est en toute légitimité que ces deux cultures ont le devoir de parler au monde et de le faire au nom de l’Homme.

La culture arabe est au cœur de l’Islam et de l’Orient. La culture française est au cœur de l’Occident ; c’est elle qui a su, avec le plus de bonheur, construire les concepts et l’ossature intellectuelle de l’Occident européen.

Mais, dans le même temps, que serait cet intellect occidental sans l’impact d’Avicenne et d’Averroès qui l’ont profondément influencé ?


Cœur de l’Orient, la sphère de la culture arabe est par définition mondiale. La culture française, comme vitrine de l’humanisme européen, n’a pas encore perdu sa dimension universelle malgré le recul de l’impact de la langue française dans le monde.

L’humanisme à la française, qui est aussi celui de l’Europe, existe bel et bien. C’est un mariage harmonieux et équilibré qui unit les deux héritages grec et latin. D’une part, l’attachement au territoire, au principe de localité qui vient de la Grèce. D’autre part, l’amour de la Loi, héritage de Rome ; mais cette Loi est vue comme un ordre rationnel qui organise le chaos et non comme une règle de la nécessité qui soumet aveuglément les choses et les hommes.

Entre ces deux cultures : la Méditerranée... L’évocation de la Mer Intérieure suffit pour dire combien les deux cultures sont imbriquées par l’histoire et la géographie.

Je pourrais multiplier les comparaisons à l’infini. Je ne sais pas quelles sont les formes institutionnelles que le dialogue franco-arabe et euro-arabe doit prendre. Je sais que le monde arabe doit sortir de sa longue léthargie, de son coma historique. Il est temps pour le malade de se remettre sur ses pieds, de sentir de nouveau le sol rocailleux de l’Histoire.

De même, je sais combien la crise de l’Occident et de sa modernité est profonde. Je sais combien l’Occident est déstabilisé par son abandon du souci de la transcendance que l’Orient a su maintenir.

Jadis, Byzance avait essayé durant 11 siècles de pouvoir incarner cette
voie moyenne, cette synthèse équilibrée qui pourrait absorber ou, à défaut amortir, les chocs et les remous de la guerre métaphysique.

Le dialogue franco-arabe pourra-t-il réussir là où Byzance a échoué ?


En tout cas, et au nom de la civilisation, ce dialogue est condamné à désamorcer la crise afin que les hommes n’oublient jamais la sage maxime d’Aristote :

" LE FONDEMENT DE L’UNITE, C’EST LA DIVERSITE "



Antoine COURBAN

Docteur en Médecine
Professeur d’Histoire et Philosophie des Sciences
Professeur d’Anatomie Humaine


À Beyrouth le vendredi 17 Octobre 2003



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