LA CULTURE NE CONNAÎT PAS LA CRISE !
Culture Sud - Villes du Sud :
À BUENOS AIRES,
LA CULTURE NE CONNAÎT PAS LA CRISE !
1er mai 2004 - Capitale rayonnante d’une Argentine qui fut prospère, Buenos Aires s’ingénie à refuser de s’enfoncer dans la morosité de la crise. Malgré la dureté des temps, ses habitants – les Porteños – restent de grands amateurs de cinéma, de théâtre et de tango. Une vraie leçon de résistance "culturelle" à l’adversité. Par Pierre CAMPANI
La première impression que beaucoup de voyageurs ressentent en arrivant à Buenos Aires, c’est de se retrouver dans un appendice européen, certes un peu décalé, mais surtout très familier, avec ses airs d’Italie, d’Espagne et… de France. Car il faut bien le reconnaître, les Argentins, que les autres latinos disent volontiers " vaniteux ", n’ont pas tout à fait tort quand ils disent que Buenos Aires est le Paris de l’Amérique latine. Les " preuves ", en effet, ne manquent pas, à commencer par l’obélisque de Plaza de la Republica – 67 mètres de haut, érigé en 1936 pour commémorer les 400 ans de la ville – considéré comme le symbole de Buenos Aires, et qui, naturellement, évoque celui de la Place de la Concorde.
(Photo : danseurs de tango devant l'obélisque de Buenos Aires, place de la République)
Bien d’autres bâtiments de la ville, datant tous de la fin du XIXe siècle, attestent de la forte influence du modèle haussmannien (appelé ici le " style français ") sur une ville qui voulait, à l’époque, affirmer avec brio son statut tout neuf de capitale fédérale. C’est le cas notamment de la Casa de la Cultura, avenida de Mayo, qui comporte d’ailleurs la copie exacte du Salon doré du château de Versailles…
L’engouement des Porteños pour la culture est un autre trait fort du côté " parisien " de Buenos Aires, où l’on compte encore quelque deux cents cinémas et presque autant de théâtres. Emblématique de cet amour de l’art, l’Avenida Corrientes se présente comme un concentré de l’identité porteña.
Corrientes, " l’avenue
où l’on ne dort jamais "
Cinémas, théâtres, bars, librairies s’égrènent le long de l’Avenida Corrientes, haut lieu de l’histoire culturelle de Buenos Aires, et surnommée " l’avenue où l’on ne dort jamais ". Déambuler Avenida Corrientes, c’est aller à la rencontre des lieux où musiciens, acteurs, peintres, cinéastes et écrivains imposèrent au début du XXe siècle l’image d’une ville " capitale culturelle " de toute l’Amérique latine.
À l’extrémité nord de l’avenue, le Paseo de la Plaza, restauré en 1989, est un palais des congrès qui accueille aussi des pièces de théâtre, récitals et concerts. Il est entouré de nombreuses petites ruelles où pullulent boutiques et restaurants, très fréquentés par les Porteños et par les touristes.
Le Teatro Presidente Alvear, au N° 1659, est l’un des temples de la musique et du théâtre classique argentins. Doté d’une infrastructure technique très moderne, il développe une programmation en concertation avec quatre autres lieux, le Teatro Regio, le Teatro de la Ribera, le Teatro Sarmiento et l’Anfiteatro Alberti.
À quelques pas, au n°1530, le Teatro General San Martin, théâtre national, abrite les danseurs du Ballet Contemporáneo, tandis que le centre culturel San Martin -– 30 000 m2, sur 12 étages, au n° 1551 – accueille notamment le Conservatoire " Manuel de Falla " et de nombreuses salles d’expositions.
Le Teatro Blanca Podestà, au n° 1283, est célèbre pour avoir vu défiler depuis 1914 les grandes figures de la comédie argentine et parce qu’ici, un soir de 1933, se rencontrèrent pour la première fois Carlos Gardel et le grand poète espagnol Federico García Lorca.
Toujours Avenida Corrientes, en descendant encore vers le sud, vers le Rio de la Plata, on peut citer le Teatro Lola Membrives, du nom de la célèbre actrice ; la Confiteria Politeama ; le Teatro Opera, au N°860, réputé pour avoir accueilli Edith Piaf, Josephine Baker et Ava Gardner, et que l’on compare aux Folies Bergère et au Lido de Paris ; le Teatro Gran Rex, enfin, surtout tourné vers les spectacles musicaux …
Aujourd’hui encore, L’avenida Corrientes reste l’un des lieux de rendez-vous favoris des jeunes, des intellectuels et des artistes. Ils se retrouvent volontiers dans l’un des nombreux cafés, qui tous ont une histoire. Ainsi, on dit qu’au Café El Estaño, un pauvre adolescent immigré des années 1920 servit un jour un café à un chanteur non encore célèbre : l’un s’appelait Carlos Gardel, l’autre Aristote Onassis !
Le Café la Paz connut son heure de gloire dans les années 1960, c’était le préféré des musiciens et des écrivains ; le Café La Guiralda est quant à lui apprécié pour avoir su conserver son style traditionnel, avec ses tables en bois et en marbre, et son excellent chocolat avec " churros "… Paradoxe apparent, mais typiquement argentin, cette avenue très culturelle se termine au sud par le Stade Luna Park, un palais des sports de 35 000 places où l’on vient applaudir un autre genre d’artistes, les joueurs de foot !
Mais on ne saurait quitter Buenos Aires sans avoir fait un détour par le quartier de San Telmo, au sud de la ville. Autrefois très populaire, ce quartier aujourd’hui investi par des artistes et des antiquaires regorge de restaurants typiques, de boîtes de nuit et surtout de bars à tango appréciés des Porteños comme des touristes : la casa Rosada, la casa Blanca, le Michelangelo, le Viejo Almacén… sont ouverts jusqu’à 4 heures du matin et parfois jusqu’à l’aube. Car la nuit porteña ne connaît pas la crise !
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LE TANGO, PASSIONNÉMENT !
De Buenos Aires à Paris, les mélodies langoureuses du tango embrasent de plus en plus les couples et les cœurs. Expression de l’âme argentine, le tango a aussi son mythe : Carlos Gardel, " la voix " de Buenos Aires.
Danseurs ou pas, nous avons tous des images de tango dans les yeux : couples enlacés, allures sensuelles mais presque dramatiques, toujours sérieuses… C’est que le tango est une danse paradoxale, où la créativité n’est possible que par une grande maîtrise de soi. À partir d’un pas de base qui est un simple pas de deux, la chorégraphie du tango développe une infinité de figures.
Mais le " code " est strict : ici, c’est l’homme qui guide, et la cavalière déploie toute son énergie à pressentir et à suivre le mouvement… Jambes enlacées, reins cambrés, corps féminin renversé, les yeux dans les yeux – on ne parle surtout pas ! –, il s’agit de maîtriser à chaque instant le déséquilibre issu de l’enchaînement incessant de mouvements parfois spectaculaires : sauts, huits en avant, pas croisés, torsions…
Autant dire que le tango est une danse tonique, sportive ! Mais rien de tout cela n’est pour autant obligatoire. On peut aussi tanguer moderato, selon un rythme sensuel en quatre temps, découpé en " lent, lent, vite, lent ". C’est la version dite " à la française ", avec des figures simples et intimistes… et qui rencontre un succès grandissant ces dernières années, en remettant à l’honneur en France la danse " de couple ".
Carlos Gardel,
" la voz " de Buenos Aires
Né à la fin du XIXe siècle dans les faubourgs de Buenos Aires, le tango est issu de la rencontre entre le tempo syncopé du " candombé " des esclaves africains et les sensuelles " habaneras " d’Andalousie, venues via Cuba, et un zeste des mélopées austères des immigrants du Mezzogiorno italien. Joué au début par des trios composés d’une guitare, d’un violon et d’une flûte, le tango abandonne vite cette dernière pour adopter le bandonéon apporté par les immigrants allemands. Un événement majeur pour la couleur musicale du tango, qui devient plus sérieux, mélancolique… et le tango, ancienne danse des guapos (les voyous) des faubourgs, s’affirme rapidement comme l’expression majeure du peuple de Buenos Aires.
C’est le début du XXe siècle, et tout est alors en place pour l’avènement du mythe de Carlos Gardel, le premier interprète du tango chanté, un soir de 1917. Avec sa voix grave et chaude aux modulations subtiles, il incarnera vite à lui seul l’âme du tango.
Mystère et controverse entourent ses origines : pour les uns, il serait né en 1887 en Uruguay ; pour d’autres, il aurait vu le jour en 1890 à Toulouse. Qu’importe, Carlos Gardel est l’inventeur du tango chanté de Buenos Aires, et sa rencontre avec le guitariste Razzano sera déterminante : le duo conquiert la capitale et le pays, Gardel devient la voz, la voix de tout un peuple.
Lorsqu’il disparaît accidentellement en 1935, au sommet de sa gloire, il a eu le temps d’enregistrer 300 disques qui aujourd’hui encore alimentent sa légende auprès des aficionados. Depuis juin 2003, un musée à Buenos Aires lui est consacré, au 735, calle Jean-Jaurès, dans la maison de Berthe Gardel, sa mère toulousaine. On y découvre des photos de l’artiste avec, en fond sonore, sa voix inoubliable. Un infini lamento de la passion.
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LES ESTANCIAS :
NATURE, SPORT ET TRADITIONS
Au cœur de La Pampa, au sud et à l’ouest de Buenos Aires, les estancias ont su prendre le virage de la modernité sans rien perdre de leur identité champêtre et de leurs traditions. L’Argentine " profonde ", c’est ici.
Commençant aux portes de la capitale, les immensités vertes et plates de la Pampa occupent presque le quart du territoire argentin. Particulièrement fertiles, ces plaines alluviales sont cultivées de blé, de maïs, de lin et de luzerne, ou laissées en herbage pour l’élevage de bovins exportés dans le monde entier. C’est ici, sur ces vastes étendues herbeuses que sont nées au XVIIIe siècle les estancias, immenses propriétés agricoles et d’élevage. Ainsi, des troupeaux d’innombrables bovidés, autrefois sauvages, broutent parfois très loin de ces grandes fermes, dans des espaces démesurés, mais clôturés et surveillés par les gauchos, les cavaliers-centaures, vrais seigneurs de la Pampa.
Aujourd’hui, nombreuses sont les estancias qui se sont transformées en lieux de villégiature. Tout en conservant leur activité agricole, elles ont ouvert leurs portes aux touristes. À une heure de Buenos Aires, autour de San Antonio de Areco, village colonial du début du XIXe siècle, un bon nombre d’estancias – La Bamba, La Cina, Los Patricios… –, splendides demeures du passé, accueillent les touristes dans un confort irréprochable.
Sports et coutumes locales
Outre le confort, les estancias proposent à leurs visiteurs de nombreuses activités de loisirs ou sportives : golf, chasse, pêche, équitation, matchs de polo… Pour les non sportifs, une palette de nombreuses autres activités : randonnées équestres ou pédestres dans la Pampa, découverte de la faune et la flore, visite d’ateliers d’artisans renommés – bourreliers, tisseurs de poncho, selliers, orfèvres.
Séjourner dans une estancia, c’est donc aller à la découverte de la vie traditionnelle mais toujours actuelle des gauchos. Ces hommes, dont on dit encore que " sans cheval, ils sont sans jambes " – accomplissent toujours toutes les tâches liées à l’élevage et à l’agriculture : marquage du bétail, domptage des chevaux sauvages, conduite des innombrables troupeaux...
Chaque année, un grand rassemblement de gauchos se tient dans la région le 10 novembre. C’est une occasion unique de découvrir le savoir-faire de ces cow-boys du Sud, d’assister à leurs démonstrations particulièrement habiles de lancer de couteaux et de " boleadora ", la capture du bétail par la patte à l’aide d’un lasso à trois pierres.
C’est aussi l’occasion de déguster un authentique " asado ", la grillade géante de bœuf argentin, dans une ambiance conviviale, agrémentée de " cantos de la pampa con guitarra ", les chants des gauchos accompagnés à la guitare.
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" El piropo ",
une palabre " porteña "
Les habitants de Buenos Aires, les Porteños, vouent une vraie passion au bavardage entre amis autour d’un verre, à la terrasse d’un café. Cette activité typique porte un nom, " el piropo ". Il s’agit en fait d’un infini commentaire à plusieurs voix sur l’allure " des gens qui passent " – mais surtout sur les femmes, machisme latino oblige ! Inoffensive et spontanée, cette palabre typiquement porteña prend parfois, dit-on, les accents lyriques d’un art du verbe improvisé, et authentiquement populaire !
Après les femmes, le foot et plus encore la politique sont les sujets " obligés " de conversation ! On ne comprendrait pas ici, que quelqu’un n’ait pas une opinion à exprimer. Tout est donc permis, sauf… l’indifférence, ou le silence !
Pierre CAMPANI
(avril 2003)
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EN SAVOIR PLUS :
Office de tourisme argentin
883, Avenida Santa Fé
1059 Buenos Aires
Tél. 43 12 22 32.
Site : www.buenosaires.gov.ar
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