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LIBAN - Tribune Libre LA REVANCHE DE DARIUS III:UN REGARD SUR 23 SIÈCLES D’HISTOIRE
LIBAN - Tribune Libre
Beyrouth - Paris, le samedi 12 août 2006 - Depuis le Liban martyrisé, Antoine COURBAN, Chirurgien, Professeur d’anatomie humaine à la Faculté de Médecine de Beyrouth (USJ), Professeur d’Histoire et Philosophie des Sciences, nous adresse cet article, déjà publié dans L’Orient Le Jour, le 10 juin 2006, un mois avant le début de l'offensive. Un article qui, s’essayant à décrypter «l’Orient compliqué » issu de 23 siècles d’Histoire, « se révèle prémonitoire, souligne le Pr Courban. J’y prévois la guerre actuelle et j'essaie d'en dégager les enjeux, tels que je les vois à partir de mon pays qu'on martyrise... »
LA REVANCHE DE DARIUS III :
UN REGARD SUR 23 SIÈCLES D’HISTOIRE
par le Pr Antoine COURBAN
Beyrouth, le 5 juin 2006 - Paris, le 12 août 2006
En 331 avant JC, Alexandre le Grand lance son armée contre celle de Darius III, roi des rois, roi des Perses, roi d’Iran, et le défait à Gaugamèle en Mésopotamie du Nord. Ce faisant, il achève les efforts de refoulement des Perses que les cités grecques avaient entrepris et qui ont valu à notre mémoire collective de conserver les noms de prestigieux lieux de combat : Marathon, Thermopyles, Salamine, Platées.
Après Gaugamèle, la limite d’influence du monde iranien sera stabilisée le long de l’Euphrate sur ce qu’on pourrait appeler le verrou mésopotamien ou oriental de la Méditerranée, dont le verrou occidental n’est autre que le détroit de Gibraltar. Ce que nous appelons Machreq ou Levant, ou Bilad el Cham, est une construction historique que nous devons à Alexandre et à ses successeurs Séleucides qui firent d’Antioche leur capitale, avant que le relais ne soit pris par la Damas des Omeyyades. L’Hellénisme, cette étonnante synthèse de la culture grecque et des cultures orientales, notamment sémitiques, pourra s’épanouir durant des siècles sur les pourtours de la Méditerranée, la mare nostrum, d’autant plus aisément que Rome mettra fin à l’hégémonie carthaginoise en Méditerranée occidentale.
Aujourd’hui, le partenariat euro-méditerranéen résonne comme un écho lointain à l’hellénisme antique puisqu’il engage tous les héritiers de ce dernier : les peuples d’Europe occidentale et orientale (marqués par le christianisme catholique, protestant et orthodoxe) ainsi que les peuples des rivages sud de la méditerranée, majoritairement marqués par l’Islam sunnite arabe et turc ainsi que par les vieilles chrétientés de l’Orient.
Le monde iranien, à l’histoire et à la culture prestigieuses, demeure cependant en dehors des rivages de la Méditerranée sur lesquels il n’a plus exercé son hégémonie depuis 23 siècles, si on excepte le bref épisode d’incursion de Chosroês refoulé par l’empereur romain Héraclius au début du VIIe siècle. Cependant, depuis l’invasion anglo-américaine de l’Irak en 2003, le verrou de l’Euphrate a sauté et la Méditerranée se trouve à portée de main des successeurs de Darius. Le monde iranien serait-il de nouveau tenté d’exercer son hégémonie sur une vaste aire géographique allant de la mer Caspienne et des massifs montagneux d’Afghanistan jusqu’à la mer d’Oman ; et de cette dernière jusqu’à la mer Méditerranée et les montagnes du Caucase ? L’Iran pourrait bien être aujourd’hui la grande puissance régionale de l’Orient et son principal pivot géostratégique.
Mais l’Iran n’est plus le monde parthe ou sassanide d’hier dominé par la religion zoroastrienne. Depuis la dynastie des Séfévides et leurs luttes contre les Ottomans, l’Iran jadis sunnite, a voulu se démarquer en optant pour le chiisme duodécimain, son herméneutique, son dolorisme et son sens communautaire.
C’est une telle grille de lecture que les commentateurs de la presse semblent appliquer aux événements qui secouent le Liban et qui ont fait dire, récemment, à un observateur que la clé de Beyrouth est à Damas mais que la clé de Damas est à Téhéran.
Les éditorialistes, férus de prospective géostratégique, se plaisent à construire deux axes d’alliances informels.
Le premier est plutôt horizontal, il va d’Est en Ouest, du Golfe arabo-persique à la Méditerranée. Il inclut l’Iran, l’Irak contrôlé par le binôme chiito-kurde, la Syrie sous la domination de la minorité alaouite (issue d’une division du chiisme) et le Liban où le Hezbollah, d’obédience chiite duodécimaine, serait la tête de pont de ce système d’alliances. Cet axe, selon les observateurs dits avertis, s’avèrerait pouvoir contrôler une large part de l’approvisionnement énergétique de l’Europe.
En face, d’après les mêmes commentateurs, on trouverait un axe vertical Nord-Sud qui part du détroit du Bosphore en Turquie et aboutit au détroit d’Ormuz dans le Golfe arabo-persique et ses fabuleux gisements énergétiques. Cet axe est peuplé d’une écrasante majorité sunnite : Turquie, Jordanie, Arabie Saoudite. Il contrôlerait lui aussi les mythiques approvisionnements énergétiques.
A la croisée de ces deux axes on trouve Israël, invulnérable à cause de sa capacité nucléaire, et le Liban, un grand malade exsangue qui aurait besoin d’un long séjour dans un service de soins intensifs afin de le soulager de ses antagonismes communautaires qui servent de carburant aux uns et aux autres avec la complicité de certaines factions libanaises aveuglées par la volonté de puissance et la maladie identitaire.
A la lumière de ce qui précède, les spécialistes en prospective posent deux questions :
1 – Une Turquie militairement puissante, alliée d’Israël, pourrait-elle devenir le bouclier de l’Europe et la protectrice potentielle du pétrole du Golfe ?
2 – Le Liban, vu son état de délabrement interne auto-entretenu, est-il appelé à devenir le prochain théâtre de l’affrontement « confessionnel » de ces deux axes sur fond de rivalités pétrolières ? Sommes-nous donc à la veille d’un nouveau cycle d’une guerre « des » autres et « pour » les autres, comme le dit Ghassan Tueni ?
Tout l’avenir du Levant, du Bilad el Cham, semble se jouer sous nos yeux. Quelle que soit la réponse que l’avenir réserve, nous pouvons déjà affirmer : « Quelle belle revanche pour Darius III ».
Pr Antoine COURBAN
Fait à Beyrouth, lundi 05/06/2006
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