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LE FRANçAIS, UNE LANGUE POUR LA SCIENCE (I à VIII), par Charles-Xavier Durand






Le problème
Dans un territoire français d’outre-mer, une enseignante d’un collège remarque que certains de ses élèves, lorsqu’ils rentrent dans sa classe, mettent des montures de lunettes sans verres.

Intriguée par ce comportement, elle finit par se rendre compte que les élèves en question
pensent paraître ainsi plus intellectuels, puisque une majorité d’intellectuels porte des lunettes.


Un représentant de commerce de langue française se rend dans un pays où l’usage du français est généralisé en tant que langue seconde pour y traiter une affaire. Lorsqu’il rencontre ses interlocuteurs, ces derniers lui souhaitent la bienvenue en français et cette langue demeure la seule utilisée jusqu’à ce qu’ils en viennent à discuter de la transaction qui justifie la présence de ce représentant de commerce étranger. Brusquement, ces hommes d’affaires basculent alors à l’anglais.

Deux minutes après, intrigué, notre représentant pose la question de savoir pourquoi ses interlocuteurs ne veulent plus parler français. On lui répond alors que, l’anglais étant la
langue des affaires, il faut parler anglais lorsque on “ parle affaires ”.


On est tenté de sourire à la naïveté de ces comportements. Pourtant, ils ne caractérisent en rien les représentants des pays en voie de développement ou de zones périphériques bénéficiant d’une aide économique substantielle.

Récemment, le président français d’un congrès de microscopie électronique ibéro-français réunissant exclusivement des Portugais, des Français et des Espagnols a imposé l’usage de l’anglais à tous les participants dont chacun connaissait au moins deux des trois langues nationales ainsi représentées.

Le président, un universitaire “ réputé ” de la faculté des sciences de Rennes, a déclaré qu’il avait choisi l’anglais parce qu’il est “ la langue scientifique internationale ” et que l’on ne pouvait s’en passer dans le cadre d’un congrès digne de ce nom, interdisant ainsi tout échange naturel et spontané entre les chercheurs qui étaient présents à ce rassemblement.


Ainsi donc, le comportement du président français du congrès ibéro-français de microscopie électronique, précédemment cité, est fondamentalement le même que celui de l’écolier, qui considère que porter des montures de lunettes le rend plus apte à étudier, ou que celui des hommes d’affaires qui parlent anglais parce que c’est “ la langue des affaires ”.

Nous voyons que l’anglais, souvent, n’est pas choisi pour des raisons utilitaires mais pour sa “ dimension mythique ”, dont parle Henri Gobard dans son livre intitulé : “ L’aliénation linguistique ”, déjà fort ancien mais on-ne-peut-plus actuel de par son contenu.


La situation actuelle du français dans les sciences et les techniques

La discipline est une par-delà les frontières et une seule langue d'échange et de communication peut paraître, a priori, un vecteur de collaboration et de saine compétition, alors que le cloisonnement par la langue, comme par les visas, semble être une source d'isolement, d’ignorance et de répétitions inutiles.

Les scientifiques de langue française, comme ceux d’autres langues doivent adapter leur conduite en matière de publication et de communication, seul moyen pour leur science de rester dans la course. Est-il plus important que le chercheur francophone publie en français des merveilles ignorées de tous, ou qu'il publie en anglais, et soit couronné par un prix Nobel ?

Ce raisonnement a d’autant plus d’impact qu’il est simple. Mais savoir-faire et savoir-dire vont de pair, comme nous allons le voir. Aussi, le rôle de la langue dans la science ne peut aucunement se limiter à la “ communication ” de “ résultats ”. Toute indépendance par rapport au langage est donc un leurre et cette courte monographie se propose de le prouver.

En science, on peut distinguer trois types de communications : La communication informelle au niveau des chercheurs dans leurs laboratoires et qui donne naissance à la communication institutionnelle, à partir de laquelle se développe à son tour la communication publique.

Ces trois registres de la communication ne sont pas indépendants et ne constituent que des moments d'un processus social complexe. Il faut y ajouter une boucle en retour qui enracine la communication informelle dans la communication publique. Effectivement, c'est bien hors du laboratoire, dans l'enseignement et la vulgarisation, que se forment d'abord les connaissances et les compétences des chercheurs, et donc leurs modes de discours et d'échange.

La situation du français dans les sciences ne résulte pas du hasard ni même de la croyance erronée que l’anglais est “ la langue de la science ”, mais d’une évolution dont la voie a été tracée par les francophones et par les anglophones il y a déjà longtemps.

Dans le collectif d’auteurs récemment publié et intitulé : “ Tu parles !? Le français dans tous ses états ”, Dominique Noguez écrit :

“ Dès juin 1943, les ministres de l’Instruction des gouvernements alliés établis à Londres n’eurent rien de plus pressé que d’examiner (selon l’Agence Reuters elle-même) un plan destiné à faire de l’anglais la langue universelle comme médium dans les contacts internationaux et comme un moyen d’assurer une meilleure entente entre les peuples…

Dès le 31 janvier 1952, le délégué de la République d’Haïti à l’ONU remarque, devant l’Assemblée générale de cette organisation qui siège alors à Paris, que des ouvrages très importants de cette organisation sont édités en langue anglaise à l’exclusion de la langue française… En pleine capitale de la France, les programmes des séances sont affichés uniquement en anglais… ”


Dans le domaine des sciences et des techniques, on est bien obligé de constater l’existence d’un dispositif analogue. Il faut dénoncer l’hypocrisie qui consiste à présenter le recul du français comme langue scientifique et technique comme une fatalité de l’Histoire alors qu’il ne s’agit, au contraire, que de la conséquence d’une volonté qui se manifeste au plus haut niveau et qui s’applique par l’intermédiaire d’innombrables mesures non écrites, mais non moins efficaces.


Notons au passage qu’une politique identique pour la promotion du russe fut appliquée jadis dans les anciennes républiques annexées à l’Union soviétique et, dans une moindre mesure, à ses satellites.

Le socio-linguiste Louis-Jean Calvet [1] notait dans ce processus des étapes très semblables à ce que l’on voit aujourd’hui en Europe occidentale avec l’anglais. Une absence de politique linguistique dans les républiques non russophones entraînait des emprunts lexicaux massifs à la langue russe, plus particulièrement dans les domaines scientifiques et techniques.

Ainsi, très vite, les langues locales furent confinées dans les fonctions grégaires et le russe fut réservé aux fonctions véhiculaires, officielles, scientifiques. En 1975, on proposa, lors d'une conférence tenue à Tachkent, d'enseigner le russe partout dès le jardin d'enfants puis, en 1979, lors d'une nouvelle conférence à Tachkent, sous le titre “ Langue russe, langue d'amitié et de coopération des peuples de l'Union soviétique ”, on suggéra d'obliger les étudiants à rédiger leurs mémoires en russe.

Il s'ensuivit des manifestations à Tbilissi (Géorgie), Tallin (Estonie), et des troubles dans les autres républiques baltes, des pétitions d'intellectuels géorgiens, etc. Certains locuteurs prirent conscience que leur langue se fondait lentement dans le russe.

Il y eut donc un phénomène d'assimilation accélérée des langues de l'URSS par le russe qui ne doit rien au matérialisme dialectique et tout aux rapports de force et à la politique
linguistique de la Russie vis-à-vis de ses satellites. Il est évident qu’un processus analogue est à l’œuvre dans les pays d’Europe continentale et cela laisse d’ailleurs à penser que la construction de l’Union européenne favorise la transformation du vieux continent en satellite de l’Amérique étasunienne.

En Union soviétique, les emprunts en masse au russe devaient réduire les différences entre les langues au profit du russe. Jadis appliquée en URSS et aujourd’hui en Europe continentale, cette forme d'impérialisme linguistique passe naturellement par différentes voies, jouant à la fois sur la politique scolaire et universitaire, la planification linguistique et les médias...




 



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