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LE FRANçAIS, UNE LANGUE POUR LA SCIENCE (I à VIII), par Charles-Xavier Durand






Si l’on est convaincu du caractère “ international ” et par conséquent “ supérieur ” de l’anglais par rapport aux autres langues et en extrapolant les tendances actuelles, pourquoi un chercheur travaillant à Marseille devrait il communiquer en français avec un collègue genevois, montréalais, sénégalais, bruxellois ou même bordelais alors que, tôt ou tard, ces gens là seront appelés à communiquer les résultats de leur recherche en anglais ? Si le monde scientifique francophone (comme les autres mondes non anglophones) est convaincu que le français suit ou doit suivre la voie du latin, pourquoi les scientifiques francophones n'envisageraient ils pas, avec le reste de la société dont ils font partie, leur conversion à l'anglais ?

Cela peut paraître absurde et rien n’est plus ridicule, ni de plus humiliant, en effet, que de voir des francophones parler en anglais à d’autres francophones comme c’est le cas lors des conférences organisées à Paris par la DG XIII de la Commission européenne, d’autant plus que tous les membres de la DG XIII, qui résident à Bruxelles, ville à forte majorité francophone, parlent tous français quelle que soit leur nationalité...

L'anglais n'est pas le vecteur “ préféré ” des scientifiques. Pasteur (dont la thèse fut rédigée en latin) ou les époux Curie n'ont jamais écrit un mot en anglais. Einstein rédigea sa théorie de la Relativité en allemand. Le mathématicien Poincaré ne s’exprimait qu’en français lors de ses conférences, qu’elles fussent en France, en Allemagne, en Suède, en Angleterre ou aux Etats-Unis.

Le petit Maître de conférences qui débute sa carrière dans une université française ne préfère pas spontanément l’anglais au français comme langue de publication pour ses
travaux, mais il sait que ses publications de langue anglaise seront davantage valorisées dans son parcours professionnel et qu’elles conditionneront à la fois ses promotions et ses augmentations de salaires. En France ou ailleurs, le chercheur ambitieux sait très bien, sauf exception, que la reconnaissance de ses talents se fera d’abord à l’échelle nationale avant de se faire à l’échelle internationale.

Alors que l’on se plaint des insuffisances de la publication scientifique en langue française, le Maître de conférences débutant n’attend qu’un signal de la direction de son université pour rédiger son travail de recherche en français et soumettre ses articles à des revues de langue française, mais il sait très bien que pour briller aux yeux de ses supérieurs, son nom doit être dans les citation index américains, qui furent créés par Eugène Garfield de l’Institut de l’information scientifique aux Etats-Unis, fondé en 1958.

Mais l’on n’a pas son nom dans les citation index américains de langue anglaise si l’on ne publie pas en anglais car les Américains ne référencent pas les articles correspondants.

En France, comme dans le reste de l’Europe francophone, une simple circulaire ministérielle pourrait corriger cette situation et suffirait à créer une forte demande pour les revues scientifiques de langue française couvrant les travaux de recherche fondamentale ou appliquée.

Sans aucun état d’âme, le chercheur débutant verrait dans une telle mesure une excellente occasion de recentrer ses efforts sur sa recherche plutôt que de passer une partie non négligeable de son temps à perfectionner ses talents littéraires dans la langue de Shakespeare.

De la même manière, il est particulièrement irritant d’entendre que les pays francophones
doivent accroître leur présence sur la grande “ toile ” francophone. Il ne manque pas de sites Internet ni de pages réticulaires dans les pays francophones - surtout ceux du nord – mais, en publiant une forte proportion de leurs informations en anglais, ils contribuent ainsi de manière très active, à leur propre affaiblissement sur ce réseau mondial !

Si l’on se préoccupe aujourd’hui de rétablir le français dans ses prérogatives, ce n’est pas par amour de la langue française, c’est que l’on a fini par s’apercevoir que l’adoption presque généralisée de l’anglais comme langue de communication scientifique crée de sérieux problèmes au détriment des intérêts francophones.

Petit à petit, il semble que l’on prenne enfin conscience que l’intérêt des pays francophones entre très sérieusement en conflit avec les prétendus bienfaits que l’on espérait tirer de l’usage d’une langue que beaucoup ont voulu faire passer pour “ universelle ” et que ces bienfaits, s’ils existent, sont quantitativement très inférieurs aux inconvénients associés à cet usage.


Nous verrons que plus la science des francophones s’exprime en anglais, plus elle passe inaperçue alors que l’usage de l’anglais a pour but, au contraire, de lui assurer une diffusion maximale.

Dans la première moitié du XXe siècle, tous les résultats de la recherche française,
par exemple, s’écrivaient en français et le monde entier les lisaient. En fait, on remarque que ce ne sont pas nos physiciens, nos biologistes, et nos chimistes, qui ont adopté l’espéranglais de la communication internationale pour faire connaître leurs travaux à l’étranger, qui y sont connus, mais plutôt nos philosophes et nos sociologues qui écrivent en français.

Ce sont des gens comme Foulcault, Barthes, Deleuze, Bourdieu, Derrida, Althusser, Lacan, Kristeva, Baudrillard, Irigaray, Latour, Guattari et bien d'autres qui écrivent (ou écrivirent) en français et dont on voit les ouvrages traduits dans les librairies des grandes universités américaines ou ailleurs. L’auteur américain Graig Saper écrivait [2] :

“ Barthes, avec d’autres Français tels que Lacan et Derrida, qui ont démarré les révolutions structuralistes et post-structuralistes dans le domaine des Humanités, a eu une influence énorme aux États-Unis.

L’influence de ces intellectuels et de leurs théories auprès d’une audience de plus en plus large a attiré les critiques des conservateurs à tel point que des éléments chauvins s’y sont glissés, qui ont souligné le caractère ethnique et national des “contaminations étrangères” que subissaient ainsi les esprits américains. ”


Egalement, l'histoire, la philosophie et la sociologie des sciences, de même que les études sur l'information et la communication scientifique et technique et l'édition de culture scientifique, qui connaissent en France des développements de tout premier ordre, sont fort appréciés à l'étranger, alors même que l'essentiel s'en exprime en français.


La langue comme outil de conception, de réflexion et de communication




 



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